Dialogue à ouvrir sur le Un du politique et une avancée vers le féminin du pouvoir

Par Jean-Jacques Moscovitz - Psychanalyste à Paris


Nous serait-il arrivé quelque chose ? Comme une interprétation de la réalité dont les repères ambiants ressemblaient jusqu’alors à un mouvement brownien réellement  faible et empreint de laxité, où plus rien pourtant ne bougeait, tout filait vers la chute du politique . Il fallait un coup de UN genre guide pour changer de perspectives d’aller droit vers le mur et le précipice. Profitons en pour que ce UN soit moins machiste, mieux orienté vers le féminin.

Quelque chose avec En Marche et Emmanuel Macron se produit qui nous détourne du triste visage de la République dans l’instrumentalisation de ses valeurs. Quelque chose prend un nouveau sentier, celui de la liberté d’espérer la venue, le retour en notre XXIème siècle, des valeurs d’accueil genre féminin au registre de l’art de gouverner, et quitter le genre macho…

Nous changeons de style dans la République.


Nous sommes passés en mai 2017 à un autre style de Présidence, Emmanuel Macron est tout seul aux commandes… comme il se doit selon notre Constitution. Peut-être irait-il jusqu’à imaginer que désormais une telle charge doit être occupée par une sorte de collège… de gauche, de droite et du centre….composée de trois présences faisant lien de gouvernance entre elles. Afin de remettre en œuvre ce point historique, ce point du début réel, ce point de l’origine de notre démocratie inscrite dans notre Etat moderne, cette suture que représente un chef d’Etat. En France, c’était un roi, et de nos jours un Président de la République. Un collège pourrait-il en faire l’affaire désormais…. ?

Il s’agirait d’un collège composé du chiffre trois, avec femme(s) et homme(s) … qui se joignent – la place tierce restant à définir à chaque fois. Sortir du UN et de ses turbulences et de ses triomphes et de ses impasses.

Refaire surgir la théorie connue du « Double corps du roi ». Double corps avec sa part éternelle, politique, constitutionnelle, celle qui marche au Louvre le 7 mai 2017 , et sa part fragile, mortelle, naturelle, personnalisée dans un homme, une femme, aujourd’hui un président, celui qui change de costume lorsqu’il a pris la pluie le 13 mai 2017 en montant à l’Arc de Triomphe rallumer la flamme du Soldat Inconnu.

Ernst Kantorowicz dans Les Deux Corps du roi  parle de la théologie politique médiévale dont procède « la personne et la charge royales ». Le roi possède un corps terrestre, tout en incarnant le corps politique, éternel, que réclame la communauté constituée par le royaume. D’où un aspect mystique, c’est l’onction du roi lors de son sacre qui l’instaure de droit divin. Eternelle métaphore comme le sont les constitutions de nos Etats modernes….vitaux pour notre survie de citoyen !

Aujourd’hui, les politologues, américains notamment, se penchent sur le fait que les lieux de pouvoir des Etats de Droit s’étant déplacés « au-dehors » pour laisser presque toute la place à l’ordre marchand capitaliste, politico-économique, ce double corps du roi, sa métaphore donc, s’est étendue aux conditions matérielles de la vie quotidienne, au point que la figure du « Corps Immortel » du roi risque de devenir elle-même un produit. A cela s’associe, ou en découle, la politique spectacle, le spectacle de ce qui incarne la suture de notre collectif, de notre vivre ensemble, en la personne du Président.

Cela ne peut pas se voir avec nos yeux, à la télé notamment, car il est impossible de mettre en continuité le fragile, trop humain, d’un chef, et ce qu’il incarne comme lieu du pouvoir, qui ne peut être visible même si on voulait l’appréhender au sens de sa personne physiquement vue.


Le Président, citoyen fragile et mortel comme tout le monde, recouvre de sa légitimité en tant que personne visible, la Constitution, immortelle, mais qui n’est pas une personne, restant donc invisible…


Un Président tel Sarkozy ne s’employant qu’à une politique spectacle si singulière soit-elle, indique sans le vouloir, l’impossible à montrer cet invisible mais surtout à en démonter en toute naïveté le mécanisme souterrain… par l’usage extravagant qu’il a fait de son intime, plus exactement de la part qu’il nous en donnait à voir.


Ce fut une crise de la souveraineté, de sa représentation dans nos Etats modernes, spécialement avec l’Europe en train de se construire. D’où Haro sur quiconque a du pouvoir et d’où sa marchandisation d’office ! Comme si la mise à mal de la souveraineté devenait systématique pour quiconque a le pouvoir. D’où la critique et la suspicion systématique de cynisme, au mieux d’opportunisme, de quiconque dirige. Pour Thomas L. Dumm, universitaire américain (1) : « dans une époque de moindre liberté politique, un président pour réussir doit être quelqu’un de pragmatique, un négociateur né. Mais tout échec le fera succomber à la tentation d’user de son pouvoir sans garantie, pour engager des « tactiques clandestines », jusqu’à tomber en disgrâce ».


A bon entendeur salut… ! L’intime suture ce manque de garantie du pouvoir. Mais un tel usage de l’intime, quelle que soit sa teneur et son ampleur, quiconque l’exhiberait risquerait d’accélérer sa disgrâce.


Comme si pour suivre encore Thomas L. Dumm : « la politique du cynisme est omniprésente dans la dernière période de l’ère moderne, ce qui demande un effort intensif de la part des Présidents en démocratie pour dissiper l’atmosphère de profonde suspicion entourant les activités de l’Etat dont ils ont la charge… Dans cette perspective, la pratique du sacrifice présidentiel est en déclin parce qu’il n’est plus nécessaire de sacrifier ce qui, déjà, de façon évidente, n’est plus »…


L’intime


Macron subira -t-il un tropisme américain dans sa pratique de gouvernement, cela nous concerne au plus haut point… ? Comme électeurs… qui se retrouveraient désormais en plein retour du totémisme présenté par Freud dans son ouvrage Totem et tabou. Il y décrit la place du père comme lien entre les fils qui vont s’employer à l’ériger en totem une fois tué pour en prendre les femmes…Encore du UN sans manque.

Nous y voilà : un tel intime cache-t-il un sacrifice symbolique que ferait un Président sur lui-même ? Usage de son intime et sacrifice se rejoindraient-ils ici ?

D’où cet appel à un tiers dans le schéma du « double corps du roi », d’un collège présidentiel, c’est une idée à creuser. Un tel collège obligerait à se demander si la belle et forte unité du masculin, celle qui enfin tolérerait quelque entame pour partager la souveraineté suprême avec deux autres partenaires, chacun présent à l’égal des deux autres et les trois formant un collège présidentiel... ! et si l’un se défait de sa place, les deux autres se défont  ipso facto….

La fonction du UN pourrait-elle partager son pouvoir avec un partenaire qui est en place de tiers privé. Intime, trop intime, et donc non égale à lui, semblait-il ?

Innovation en politique. Bien sur, chacun pense à celle qui est dans le mouvement du « corps du roi» à incarner le temps de la présence constitutionnelle, l’épouse de E.Macron. Un tiers médiateur, une 3e présence permettrait que chacun des trois fasse l’écart nécessaire pour ne pas se prendre pour le tout, le Un du tous, des trois ensemble, le UN tout seul en danger de tomber à chaque instant…

Et le « trois » composé uniquement de trois hommes… ?

On sait ce que les triumvirats ont produit, du sang et rien que du sang, quelle que soit l’époque…. Dans l’amour, le féminin de la femme féminise, humanise l’homme…. « Marié » avec la France, et marié avec sa compagne Brigitte, le président placé lui-même parmi  les trois, transformerait cela en un tout qui ne fasse pas UN mais construction de l’écart pour gouverner sans dire Je à tous moments …  lLe trois des chacuns des trois aux commandes. Utopie ?

Question : Les médias joueraient-ils le rôle du tiers? Non, car ce tiers-là n’est pas médiateur, il est tellement impersonnel que tout est réduit à l’information du prochain JT triomphal…et cheeze de la belle dame récitant son prumpteur et la météo.


Etre gouvernés par trois personnes inscrites en une seule présence,  évitant ni la fusion entre elles produite dans l’ambiance télévisuelle, fusion qui présage la rupture, son envers le plus proche. Une troisième personne à l’égal de chacun des deux réalise un nœud qui, à trois, tient…. Les psychanalystes déclinent cela à longueur d’écoute… Rien à voir avec le ménage à trois, à quatre etc. Ici, redisons le, ce qu’il faut peut-être analyser, c’est la suture de notre système politique, nos institutions, ce qui les fait tenir depuis plus de deux siècles, soit le Président de la République. Alors passons au trois places qui signent une présence féminine pour entamer le UN de quelques virgules et points de suspension…


Rien que ça, direz-vous!


S’asseoir dans un fauteuil de Président, c’est nécessairement s’offrir à la dialectique, la structure des « deux corps du Roi », de celui qui suture le lien du pouvoir, le sacré et le profane - aujourd’hui le privé et le public, l’intime et le politique. Le tiers est ce qui les différencie . L’EUROPE ?

Instaurer cet écart entre les deux donne à ce écart un pouvoir égal aux deux autres présences gouvernant : le corps et l’éternité de la fonction de gouverner. Cela nous fait sortir de ce faux semblant de croire à une continuité entre citoyens et pouvoir. Alors qu’aujourd’hui le pouvoir doit, structurellement, garder un espace où la transcendance laïque soit possible, ce jeu entre le concret et l’abstrait de la chose publique. Sinon, nous allons vers une société, une République de copains, aux favoritismes affichés ou non, et qui, monde de frères avides chacun d’être le seul qui compte, nous mène droit aux intégrismes en tous genres. Sinon à leurs excès et leurs tueries. Non :  du nouveau advient, la primauté d’une transcendance, celle qui se veut le propre du laïque.


Cohabitation égalitaire de droite, de gauche, du centre : du laïque, du politique et du religieux, du trois en acte de gouverner. Sortir, sans les renier, des relations entre les lieux du pouvoir spirituel et du pouvoir laïque mais en y inscrivant du tiers qui se laisse représenter par cette dimension du féminin, non pas seulement celui qui veut sa place dans notre monde en s’opposant au masculin pour s’affirmer, mais ce féminin de l’homme comme de la femme qui est de ce registre de l’être prenant le pas sur l’avoir. Avoir le pouvoir certes mais savoir s’en écarter, l’oublier sans l’effacer, d’où le retrouver indexé d’une teinte qui le marque de son absence possible….et acceptée à nouveau. Les psy disent :  le symboliser pour le perdre et le retrouver…


Ce n’est pas un triomphe du religieux, voire implicitement du divin, genre « tranquillou ». En tous cas ce tiers symbolique donne au pouvoir de combattre ces fous de dieu à qui il faut sans cesse faire entendre que la foi sans la raison - les chrétiens, eux, le savent enfin – conduit à des horreurs… Sans repentances…

Avec E.Macron la France a échappé d’être en Europe une « République en danger », le principe de laïcité y étant été menacé de fracture grave. Nous voilà au rendez-vous avec l’histoire pour la construire ensemble… si du trois est en fonction ….


A suivre …