De l'oeuvre filmique de Claude Lanzmann et de sa réception par des psychanalystes


Par Jean-Jacques Moscovitz

Prenons pour point de départ “Le dernier des injustes” de Lanzmann de 2013. Le film a été présenté, projeté, et débattu en présence de Claude Lanzmann le 15 décembre 2013, à Paris.. Le débat est conduit par Laura Koeppel, son assistante de tournage et moi-même [1]. Nous évoquerons ensuite son avant-dernier film sorti en 2017 Napalm, qui n’a pas été débattu avec son auteur. Nous donnerons alors notre approche de Shoah, essentiel selon nous pour de nombreuses disciplines et ici pour des praticiens de la psychanalyse. Le mode, le style, la tenue éthique de Lanzmann éclairent, questionnent, ouvrent à une novation dans la pratique de la parole et de l’écoute.

Ici comme dans toute l’œuvre du cinéaste la rencontre avec lui a été voulue par des psychanalystes. De telles rencontres et sa filmographie ont abouti à un enseignement dont il s’agit ici de témoigner. La discipline de Freud de parole et d’écoute n’interprète pas la Shoah. Chacun le sait. Un tel enseignement a trait à l’éducation au niveau individuel aussi bien que collectif pour que de tels crimes soient anticipés autant que faire se peut.

Pour les psychanalystes dont il s’agit ici, et cela m’autorise à dire nous, Lanzmann comme cinéaste nous enseigne que les crimes ne sont pas impensables, indicibles, hors de nos sens, mais que nous sommes de fait en un suspens actif de la pensée qui, sans cela, nous placerait sans même le savoir, comme si nous pourrions être pris malgré nous dans la position des criminels qui eux savaient , ils avaient leur programme. Le risque est en effet de constituer un savoir soi-disant fini, un objet de savoir clos, prêt à la consommation culturelle . C’est que ce suspens nous met sans cesse dans un écart face au réel produit par les criminels. Reconnaître cet écart, ce réel, qui s’évoque fort bien avec le terme de pudeur si souvent utilisé par Lanzmann. C ‘est là déjà une leçon de maintien de l’écoute analytique qui ne se laisserait pas déborder par les déferlantes médiatiques si facilement captieuses pour le tout venant tout prêt à se satisfaire du bons sens, de l’effet immédiat qui permet d’oublier le perçu de l’horreur aussitôt vue plutôt qu’entendue, inscrite en soi-même.

Lanzmann instaure une limite à notre perception qui nous oblige à accepter d’être dérangé au plus profond de soi-même. Qui ne nous laisse pas aller à se complaire dans le sado-masochisme, le voyeurisme exhibitionnisme pris dans l’image de criminels jouissant de leurs crimes. Cette limite responsabilise le spectateur que je suis. Alors que ne pas accepter cette limite rend le spectateur non responsable, lui fait effacer de sa pensée ce qu’il a à peine perçu . Un exemple oriente mon propos. C’est un extrait de mon ouvrage Lettre d’un psychanalyste à Steven Spielberg réédité en 2014 Ed Les papiers sensibles pp le voici, je m’adresse à Spielberg par écrit:

Peut-être accepterez-vous que je vous dise que si La Liste vous a valu le reproche que les femmes sous la douche, la vraie, étaient trop belles ! que c’est là le faux débat qu’un abord direct de la Shoah entraîne, car les femmes ne sont jamais assez belles, tout dépend de ce qu’on veut filmer avec de telles images.

C’est vous dire, Steven Spielberg, qu’avec cette prévalence dans La Liste de l’intime, le votre, sur le politique, vous privilégiez alors le lien à la jouissance des corps des criminels, leurs pulsions s’exerçant pleinement.

C’est dire que l’œil du cinéaste n’est plus le directeur du film, il vous échappe et du coup, question : à partir de quel œil vous regardez le monde européen des camps. Est-ce l'œil d'Amon Goethe, le chef du camp de Platzow où les déportés sont présents et protégés par OsKar Schindler? Amon Goethe depuis l'appartement de la villa qu'il occupe au dessus de celui de Schindler, sur son balcon, alors qu'il vient de faire l'amour avec un jolie femme, alors qu'il vient d'uriner avec le bruit et la durée en temps réel dans votre film, le voilà avec son arme en train de viser une déportée qui est dans le camp, il la tue puis une autre. Savoir que l'œil du nazi est pris comme un événement cinématographique qui permettrait de faire savoir ce qu’il s'est passé. Cela ne montre que sa jouissance, dont lui et ses complices ont arrosé l’Europe bien suffisamment pour ne pas leur en donner encore l’occasion par votre caméra.

Lors d’un échange privé avec Lanzmann pour préparer une projection d’une parie de Shoah, il a s’agit de Shrebnik, qui a 45 ans revient sur les lieux des gazages par les camions. A 13 ans il est dans le camp proche de Chelmno-sur-Ner, il chante en ramant sur la Ner. Chaque matin me dit Lanzmann le commandant du camp lui demande de tenir un seau sous la tête d’un déporté pour le tuer d’une balle et juge si la quantité de cervelle répandue est de la même quantité que la veille…

Si, me dit Lanzmann en substance , j’avais mis cela dans Shoah, le spectateur se contenterait de savoir cette horreur pour l’oublier aussitôt, alors que son film transmet qu’il ne s’agit pas d’un film d’horreur, mais bien d’une prise de conscience de l’extermination des juifs d’Europe et comment ils sont morts.

Il y eut à plusieurs reprises des projections de parties de Shoah ainsi que de “Sobibor 14 octobre 1943 16H” , toujours en présence de C. Lanzmann.

Le dernier des injustes.

Le réalisateur de Shoah nous met ici face aux tergiversations de ceux qui cèdent trop facilement sur ce suspens de la pensée, qui ne peuvent accepter ce vertige de ne pas savoir, tout en étant dans la nécessaire éthique de le reconnaître. Il nous donne avec ce film, une fois encore, l’exemple d’une transmission en acte de son « regard frontal » sur ce qu’il s’est passé.

Il y évoque longuement le Conseil juif de Theresienstadt si gravement méprisé par Hannah Arendt comme dans le film HANNAH ARENDT de Von Trotta (2012). Ce qui s’y passait a été trop souvent incompris malgré la terreur et le mensonge qui y régnaient.

Lisons le synopsis du dossier de presse . « 1975. À Rome, Claude Lanzmann filme Benjamin Murmelstein, le dernier Président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt, seul “doyen des Juifs” (selon la terminologie nazie) à n’avoir pas été tué durant la guerre. Rabbin à Vienne, Murmelstein, après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938, lutta pied à pied avec Eichmann, semaine après semaine, durant 7 années, réussissant à faire émigrer 121 000 Juifs et à éviter la liquidation du ghetto. 2012 : Claude Lanzmann, à 87 ans, sans rien masquer du passage du temps sur les hommes, mais montrant la permanence incroyable des lieux, exhume et met en scène ces entretiens de Rome, en revenant à Theresienstadt, la ville « donnée aux Juifs par Hitler », « ghetto modèle », ghetto mensonge élu par Adolf Eichmann pour leurrer le monde. On découvre la personnalité extraordinaire de Benjamin Murmelstein : doué d’une intelligence fascinante et d’un courage certain, d’une mémoire sans pareille, formidable conteur ironique, sardonique et vrai. À travers ces trois époques, de Nisko à Theresienstadt et de Vienne à Rome, le film éclaire comme jamais auparavant la genèse de la solution finale, démasque le vrai visage d’Eichmann et dévoile sans fard les contradictions sauvages des Conseils juifs ».

Avant-propos au débat du film par JJ Moscovitz

Visage à visage, leur regard entre deux hommes toujours côte à côte, Le dernier des injustes, montre comment à Theresienstadt, face au pire de la haine, a été sauvée l’étincelle de toute parole, ici l’étincelle juive de la vie. Témoin actif, le réalisateur filme le dernier des présidents/doyens des Conseils Juifs. Nous voilà chacun à témoigner d’un impartageable qui, jour après jour dans ce ghetto/camp de la mort, s’inscrit aujourd’hui dans notre esprit et, sans doute la singularité de chacun. Aucun expert en Judenrät n’en saurait le fin mot.

Après le tournage de l’interview à Rome en 1975, et depuis la mort de Benjamin Murmelstein en 1989, la geste cinématographique de Lanzmann vient donner cadre à ce qu’il nous dit, à ce qu’il nous lit, feuillets en main, en ouvrant le chemin de ce qu’il montre aujourd’hui. Il monte les escaliers raides par où sont passés vers leur épouvantable chambrée, ces internés, ces déportés juifs de Vienne maltraités, trompés, brutalisés. Ils étaient pour la plupart des vieilles personnes en danger de mort, ne recevant aucun soin.

Regard, voix, corps de Claude Lanzmann font le raccord entre ce qu’il s’est passé dans l’entretien avec Murmelstein à Rome, et le présent où nous sommes aujourd’hui. Parole et écoute se marquent de cet impartageable, de ce suspens d’un savoir ‘incomblable’ sur l’horreur qui a eu lieu. Le spectateur est aussi visage à visage avec les deux acteurs du film. C’est un bouleversant film de cinéma, incarnant au plus vif leur rencontre.

Ici pas de couplage nazi-juif tant prôné par les tenants d’une « zone grise » généralisable à souhait entre les assassins et les victimes. Ces victimes-là auraient de ce fait survécu. Il n’y a pas non plus ici de notion érigée en concept, genre « banalité du mal » d’Hannah Arendt, ni de certains penseurs qui la suivent dans ce registre. S’agirait-il encore pour eux de suppléer au suspens de la pensée devant l’ampleur des crimes commis, de garder leur acte de penser intact, réparable par un savoir construit sur ce que pense un Eichmann ? Lui qui dès 1938, au tout début de l’Anschluss à Vienne puis à Theresienstadt « sequestre » Benjamin Murmelstein qui en sait long sur ce « haut dignitaire nazi ». Il le qualifie de « démon ». Eichmann est condamné à mort au Procès de Jérusalem en 1963. A ce Procès B. Murrmelstein n’est pas appelé à témoigner. Cette fois là eût été une rencontre en face de la cage de verre d’Eichmann et non plus sous sa coupe mortelle à chaque instant.

La Shoah ne nous enseigne rien sur le mal en l’homme, où il séjourne depuis toujours. Freud nous le dit dans toute son œuvre, par exemple en 1916 dans ce texte Considérations actuelles sur la Guerre et la Mort [2] il lance : « Finalement les hommes, dans l’Inconscient, ne sont qu’une bande d’assassins ». Ce qui oblige chacun à combattre en soi un tel constat pour le sublimer. Et à le combattre chez tout ceux qui ont décidé de jouir de ce penchant meurtrier que L’Europe nazifiée a mis en acte contre les juifs.

Murmelstein déjoue le piège nazi, piège du mal absolu se donnant pour négociable, zone grise, d’un couplage possible entre nazis et juifs dans les Judenrät. Voilà l’immense mensonge européen que Le Dernier des Injustes fait saisir. C’est le leurre tendu par Theresienstadt, « Ghetto modèle », faux respect de la vie et de la mort. Leurre aussi que le projet Madagascar, d’abord promu par le gouvernement polonais en 1936, il est proposé ensuite aux nazis pour se débarrasser de leurs juifs. Devant l’échec du projet, Eichmann continue de le faire croire viable au monde et aux juifs en vue d’une négociation possible. Ce n’est qu’un des leurres pour tuer/faire mourir les juifs dans la Solution finale.

Voilà le leurre que B.Murmelstein, pragmatique face au réel, mais aussi malgré tout poète de la vie, dévoile de par sa position de doyen. Ce leurre où les protagonistes sont comme les marionnettes d’un théâtre où la vie vaut la mort, où chacun joue inexorablement son rôle. Il déjoue lui-même ce piège pour le leurrer à son tour, mais en y étant comme la marionnette… de lui-même, risquant sans cesse d’être tué.

Il risque aussi de voir s’éteindre cette étincelle de vie. Elle jaillit aujourd’hui de ses mots, de sa parole, Elle s’entend, se voit dans cette œuvre filmique. Là où les paroles d’hommes combattent le mensonge et le meurtre…

Le suspens de la pensée si présent, si nécessaire face à la Shoah, souvent n’est pas reconnu comme tel, et ce qui devrait le faire accepter, c’est ce vertige. Un vertige c’est un impossible à représenter la Chose produite… C’est une sorte de perte du savoir, de la connaissance. C’est un savoir qui une fois acquis envahit notre pensée, signe même que la transmission de ce qu’il s’est passé est le moment même où un tel savoir s’inscrit. il peut aussi s’estomper à nouveau. Il signe ainsi une perception vraie contre laquelle notre Je lutte, s’opposant à ce suspens.

A l'opposé, Shoah, par la trame du film et les discours qui s’y déploient, nous fait rencontrer cette lutte, ce mouvement de refus qui à un moment se lève. Tissage du film dans lequel comme spectateur je souscris selon mon propre perceptum mais sans atermoiement ni identification à aucun des protagonistes du film.

Une telle possibilité de ne pas s’identifier est importante. Lors du débat avec Lanzmann cela fut abordé . Car dans Le Dernier des Injustes, la force de la présence de B. Murmelstein nous fait nous identifier à lui, tout comme Lanzmann le fait dans son entretien à Rome en 1975. Sans doute est-ce nécessaire pour incarner l’effarement devant la violence qui se transmet.

Voilà chacun face à la limite de ce qu’il perçoit, de ce qu’il peut savoir… et dire, écrire, pour sortir du rêve, agir, voir et/ou filmer aussi ….des films d’amour…

NAPALM de Claude Lanzmann

(mai 2017, producteur François Margolin)

Synopsis :

"Napalm" est le récit de la bouleversante « brève rencontre », en 1958, entre un membre français de la première délégation d’Europe de l’Ouest invitée en Corée du Nord après la dévastatrice guerre de Corée et une infirmière de l’hôpital de la Croix Rouge coréenne, à Pyongyang, capitale de la République Démocratique Populaire de Corée. L’infirmière Kim Kun Sun et le délégué français n’avaient qu’un seul mot en commun, que chacun d’eux comprenait : « Napalm », qui a donné son titre au film.

Propos de JJ Moscovitz ( juin 2017)

"...l'amour embellit les gens, les images, les mots, les films, les corps, le temps, les âges, la vie. NAPALM est un film d'amour contre la violence des guerres. Acte formidable de la victoire sans faille de l'intime sur le politique , de l'amour dans sa singularité la plus mystérieuse contre les organisations collectives quelles qu'elles soient. Celles qui font taire toute parole qui dit le présent du désir. Et qui nous obligent à une obéissance mortifiante, à un mimétisme et à un conformisme lâche et « enténébrants ». L'artiste Lanzmann avec Shoah, donne à chaque victime la singularité de sa sépulture... Ici aussi c' est l'artiste qui par son acte crée le sujet, le monde du sujet où l'amour enrichit le sentiment de la permanence de soi-même. Et rappelle à chacun son désir d'enfance, d'être enfant qui vit un présent qui a eu lieu avant. Il dit l'amour des lieux d'avant. Acte de dire le maintenant dans Napalm, d'un "Là c'était Le Lieu", Das hist Das platz ... Lanzmann énonce dans Napalm la séquence où Shrebnik dans Shoah retrouve, hébété, le lieu où les fosses des corps des juifs étaient entassés après le gazage dans las camions à Chelmno-sur-Ner en Pologne... Toujours vécu dans l'instant singulier du présent ... .

Shoah.

Le film, oui le film, est ce qui est arrivé à la vie et à la mort des juifs. Des gens.

L’art de Lanzmann est de filmer les visages d’où la fulgurance de la parole advient. Un psychanalyste ne peut qu’y souscrire lui qui pose son écoute de la parole qui jaillit du visage qui s’adresse à lui.

Dans Les Qautre Sœurs, film tout dernier sorti en 2018 , l’écoute minutieuse de Lanzmann soutient vivement , ardemment , sans aucun atermoiement, les mots, les pleurs, les sourires, les silences naissant des visages de chacune d’elles. Dernier film de Claude Lanzmann sorti en mars 2018, c’est un adieu au créateur de films, ces quatre femmes lui sont le viatique vers où sa vie l’a mené jusqu’à ce beau jour du 5 Juillet à Paris, date de sa mort.

SHOAH, un film de cinéma.

SHOAH est un film de cinéma, sa mise en scène est une œuvre d’art . Le tissage des séquences présente de sublimes prises de vue des visages des acteurs, ici des membres des Sonderkommando; des « juifs du travail », ceux forcés de jeter les victimes juives dans les chambres à gaz. Ces survivants sont acteurs dans le film, ils étaient tous présents sur les lieux des crimes, les autres, fort nombreux, ont été « liquidés », et eux, une poignée, en ont réchappé .

Lanzmann arpente les lieux des crimes pour découvrir, savoir, transmettre comment les juifs sont tués. Et il « arpente » aussi les paroles de ceux présents en ces lieux, paroles des survivants juifs , dires des témoins polonais, propos des tueurs nazis.

Décalage entre images et paroles.

Entre les images et les paroles souvent existe un décalage. Les images montrent les restes des chambres à gaz détruites par les criminels, les paroles qui les accompagnent à l’écran ne les commentent pas, mais indiquent comment les corps des victimes apparaissent à l’ouverture des lieux de meurtres. Ces séquences incarnent ce qu’il s’est passé. Cet écart est voulu par Lanzmann et met le spectateur en position active. Il se retrouve responsable dans l’actuel devant le film et ce que ce film filme.

N’est-ce pas cela que le metteur en scène nomme Evènement originaire ? c’est un des termes par lequel il nomme Shoah. Ainsi se lit à l’écran dés la toute 1ere séquence « L’action commence de nos jours… à Chelmno sur Ner, Pologne ». C’est « l’incarnation » dans l’actuel de notre temps, les Aktions de tueries de juifs par les camions à gaz.

Lanzmann est à l’écran, il ne met pas en lien , aucun, entre les paroles des juifs, les dires des témoins polonais, les propos des nazis des camps. Par cet écart et la présence à l’écran de Lanzmann se construit ainsi un tissage qui nous transmet la mise à mort des juifs.

Horreur… des meurtes

Shoah ne montre pas cette jouissance des assassins évoquée plus haut, elle reste hors-champ, hors sens, elle reste cachée, souterraine , hors savoir au tout venant. C’est elle qui sans doute apparaît dans la réalité insoutenable aux zonderkommandos présents sur place. C’est ce qui est nommée horreur lorsque elle devient repérable. L’horreur, c’est l’aboutissement de cette jouissance des crimes.

Le spectateur tout venant, qui ne perçoit pas où le film le situe, préfère dire « horreur », alors que par ce mode de tournage, la jouissance est ainsi cadrée entre images et paroles, dans leur écart créé entre elles. La dimension de l’horreur est alors hors champ, voire expressément atténuée. Cela permet au spectateur d’être partie prenante du film.

Certains spectateurs ne veulent rien en savoir. Ils rejettent Shoah, le refoulent, le refusent. Ils qualifient le film de vouloir montrer des images insupportables, tel un film d’horreur, sans percevoir la création de séquences qui nous font accéder dans l’actuel à un acte de transmission dans le présent sur ce qu’il s’est passé. C’est un acte de création intense, novateur, civilisateur..

Shoah un nom

La mise en scène préparée durant 11 ans aboutit en avril 1985 à inaugurer une autre approche des crimes nazis par le cinéma qui le précède. Lanzmann en est le fondateur avec ce nom Shoah issu de la Bible, du texte du prophète Sophonia.

Ce nom dés lors désigne l’effectuation des crimes mais en même temps et surtout la contemporanéité de la mort de chacune des victimes. Ainsi le texte du film s’ouvre sur l’exergue citant le prophète Isaï « Et je leur donnerai un nom impérissable ».

Ce nom de Shoah n’est pas équivalant à la Solution Finale de la Question Juive prônée par les nazis, mais il donne aux victimes une vie pendant l’instant limité par la mort qui leur est infligée sous la torture et la cruauté.

Ainsi Shoah le nom fait sortir chacune des victimes, une par une, du monde des tueurs. Il leur donne ce nom pour toujours. Ainsi nomme-t-on les crimes nazis dans de nombreuses langues depuis le film par ce nom de La Shoah. Il a remplacé le mot Holocauste, par trop indicé à un martyrologue juif, ce qui est une perspective fausse. Aucune victime, aucune survivant ne s’est sacrifié.

Les juifs sont morts parce qu’ils one été tués. Ils ne sont pas morts parce qu’ils étaient juifs , c’est ce que les assassins soutiennent. Nous, nous n’avons pas à clamer cette assertion, bien qu’elle soit cicatricielle pour nous qui vivons, et qui dit leur mort pour chacune des femmes, enfants, hommes tués dans la chambre à gaz.

C’est à eux, les criminels, qu’il faut s’adresser pour qu’ils répondent à leur assertion. Les Procès de Nuremberg en 1946-47 et d’autres après leur donnent la parole et les condamnent.

Evènement originaire

La position du créateur de Shoah-film soutient cet évènement originaire tout au long de la durée des 9h30. Où telle séquence de paroles et d’images est évènement originaire pour les suivantes et les précédentes et fondent ainsi une trame et un temps qui nous donnent accès à ce qu’il s’est passé . Ce début de savoir est l’effet d’une sublimation artistique qui cadrant la jouissance des criminels convoque tous ceux pour qui la parole est signe de l’humain et de la vie de l’esprit. Des psychanalystes sont ainsi concernés de très près dans les fondements mêmes de la découverte de Freud. Et ce dés la sortie du film.

Actuel de la psychanalyse

Ainsi à la sortie de Shoah en avril 1985, a été fondée à Paris l’association Psychanalyse Actuelle.

Le film a un impact majeur dans la pratique de la psychanalyse et dans ses abords théoriques.

Sa mise en scène et son écriture rendent inévitables la prise en compte des effets des camps nazis pour des psychanalysants en analyse et pour des psychanalystes. Le mode filmique d’écriture offre un lien à la vérité de l’inconscient .

En effet des échanges[3] ont eu lieu entre des psychanalystes et Claude Lanzmann lors de débats aussi bien lors de colloques, dés 1986, puis lors de projections[4] des parties de Shoah.

Le film oeuvre pour des psychanalystes à réagencer les moments scandant l’’histoire du freudisme.

-En effet en 1900 après l’invention magistrale de Freud avec la sexualité infantile comme structurant notre inconscient,

-ce fut après les boucheries de la Guerre de 1914-18, l’introduction des notions pour nommer et contrôler quelque peu l’innommable destructivité humaine avec l’imbrication des pulsions de vie (Eros) et les puisions de mort (Thanatos). Pour que l’inconscient retrouve sa dynamique première.

-Puis dés 1945, après la 2e Guerre Mondiale et les camps de la mort nazis, l’Enseignement de Lacan en France avance l’importance du signifiant dans l’inconscient pour effectuer un retour à Freud et lui redonner sa valeur heuristique entre l’intime et le collectif.

-Une 4e scansion advient après ces trois 1eres qui restent articulées entre elles et sont des gains de savoir symbolique sur le réel, mais la 4e, l’actuelle, a trait à une immensité sans précédent de destruction massive des juifs européens, des Tziganes, des malades mentaux. C’est une perte grave au registre du symbolique regagné par la compacité du réel des meurtres.

Au point que La Shoah nomme désormais ce qu’il s’est passé.

Il nous faut maintenant avancer avec ce terme de jouissance qui a ruiisselé sur l’Europe nazifiée. Ce mot , Genuss en allemend , n’est pas par Freud mis en avant comme il l’est désormais au du fait de la Shoah.

Jouissance non cadrable

Dans la clinique psychanalytique, pour le psychanalysant comme pour le psychanalyste, existe un certain innommable devant les effets ressentis par de tels meurtres. C’est qu’il s’agit de jouissance non cadrable dont l’objet est la mort elle-même. La mort est alors objet consommable, distribuable rendant caduque son rôle subjectif de limite de la vie. Dés lors se produit pour le sujet une tendance persistante à se confondre avec l’excitation pulsionnelle qui le fonde.

Viennent se mêler entre eux trop intensément les désirs de la vie quotidienne : désir de savoir , désir de jouissance et désir narcissique. Or l’analyse ne vise qu’à promulguer, par le désir de savoir, l’ouverture de l’inconscient . Un savoir sur les pulsions de vie et de mort en découle. Savoir souvent en suspens désormais.

Shoah un cadre à la jouissance des meurtriers.

Le montage filmique de Claude Lanzmann instaure ainsi un cadre à cette jouissance, "jouissance" qui veut rester ignorée, retranchée de tout savoir. Ce suspens se lève en partie et le savoir devient légitime du fait même de l’apport symbolique que produit l’imbrication des paroles et des images.

Comme œuvre d’art, Shoah lance un défi. N’est-il pas un opérateur inclassable au niveau symbolique de l’inclassable de l’horreur qui a existé dans la Shoah ? Le film Shoah est le début d’une désacralisation, donc d’une actualisation de ces faits restés hors transmission. Il préfigure enfin une écriture de l’indicible et de l’in-montrable.

Le féminin , l’humain, le juif ont été le « lieu » à détruire. Lieu/non-lieu. La vie vaut la mort . Les dieux ont existé : ils n’ont été ni absents ni innommables. Le hors monde a été en quelque sorte mis en monde, dans ce « monde » pour lequel il est normal de ne pas savoir que tout a été possible.

Et si le « normal » s’est imposé, c’est afin que l’horreur reste ignorée, et se module en jouissance ignorée. Après 1945, et surtout depuis Shoah, cette ignorance cesse, mais à quel prix ? Dans l’écriture des Procès de Nuremberg , les meurtres de masse sont inscrits historiquement sous le nom de Crimes contre l’humanité. Cette inscription humanisante œuvre en faveur de l’oubli : elle ne prend pas en compte le suspens de la pensée devant le crime. Par conséquent, ne risque-t-elle pas une détextualisation qui poursuit passivement le vouloir de l’ennemi du genre humain de retrancher le crime dans l’histoire, et à retrancher du conscient sans percevoir que son retour est sans cesse en cours?

Inventer en psychanalyse

Face à un tel risque, la psychanalyse doit elle-même renoncer à des repères théoriques dominés essentiellement par les notions de psychologisme et de sadisme. Elle doit tenter un forçage dans l’accueil de l’écrit et de l’image filmiques. Voilà une nécessité telle que Shoah le propose en tant que film et sans croyance en l’image comme outil de captation du réel, de tout le réel ! Cadrer –au « cinéma Lanzmann »- c’est creuser disait-il, c’est creuser dans le plein du réel, dans le plein du réel de la jouissance, ajoute le psychanalyste.

Anus Mundi, cinq ans à Auschwitz de Wieslaw Kielar (paru en 1972) : l’auteur rend compte de ce qu’il a vu à 20 ans, il a été en juin 1940 , un des tous 1ers déportés à Auschwitz qu’un médecin allemand qualifie de ce terme d’anus mondi. ! Les nazis jeté leurs gazs sur le juifs! Kielar découvre le pire, soit l’organisation de la cruauté et de la jouissance des pulsions hissées au rang de l’organisation du Totalstadt. Où la cruauté perverse monte en jouissance, modèle infini de captation des masses. La cruauté comme moyen d’obtenir le pouvoir politique et la confondre avec lui. Le pouvoir dés lors sert la cruauté. Est la cruauté. Et organise la désubjectivation du monde intime, de l’intime des gens. Du lien de vie à vie. Du lien à la mort. Ne pas montrer cette cruauté est le grand mérite de Shoah,le film, il permet ainsi aux psychanalystes en accord avec ce mode de transmission, peuvent soutenir l’entame des notions en cours avant le crime. Ainsi Eros et Thanatos devenus nécessaires après la 1ere Guerre mondiale, sont amenés à constater qu’un changement de paradigme est à décrire.

Eros capte Thanatos : rupture de l’Histoire.

Reprenons le terme de pouvoir ici évoqué ci dessus. Le pouvoir avec la Shoah est capté par ces bruissements de jouissance d’Eros. Ce dernier rend inerte Thanatos. Les pulsions de liaisons ont capté les forces de dé-liaison, la vie vaut la mort et les deux ne valent plus rien pour le redire encore.

Horreur de masse où la jouissance en appelle à se répéter car sa force vient de sa répétition même, inarrêtable. Impensable.

Freud souligne dans Malaise dans la civilisation de 1929 combien dans l’univers d’abord règne la dé-liaison de l’inanimé, mais dés lors que l’animé et les liaisons surgissent, l’inanimé veut continuer sa fonction de dé-liaison. Leur imbrication, celle entre Eros et Thanatos, est effective. Mais la Shoah la défait, et Thanatos ne peut plus freiner les liaisons de l’animé qui deviennent infiniment destructrices.

Et c’est la rupture de l’Histoire, l’avant des meurtres n’explique pas leur accomplissement. Il y a rupture entre l‘avant et l’après. Les jouissances par Eros sont partie prenante des meurtriers et empêchent tout savoir. Il n’y a pas de raccord entre l’avant et l’après les meurtres. Certes le pouvoir nazi a des causes connues, mais la Shoah, ne peut avoir une cause explicable, sinon à la savoir, alors pourquoi l’avoir ignorée à ce point. Impossible à accepter.

L’inscription de l’horreur de masse est hors représentation quoiqu’il en soit. La difficulté est de se référer à la Loi du père qui gère notre rapport à la vie et aussi notre rapport à la mort.

Ainsi pouvons-nous définir l’humain et l’humanité du fait d’un manque qui les définissent et que le totalitarisme vue abraer. Car l’humain, dans sa singularité, ne peut s’appuyer sur un savoir qui soit total. Le négationnisme est le produit de ce total .

Shoah, lutte contre les totalitarismes

Aujourd’hui, faire face au négationnisme du meurtre de masse, c’est – au travers du film Shoah – lutter contre toute forme de totalitarisme qui veut combler , ner le raccord entre l’avant et l’après dans la Shoah puisqu’il la nie.

Les nazis ont attaqué l’écart entre vie et mort instaurée depuis l’inscription il y trois millénaire dans notre monde par le Monothéisme éthique de la pensée juive instruite depuis Moïse le législateur. Le nazisme attaque les juifs pour détruire cet écart en tentant d’exterminer leurs corps, leurs âmes, leur histoire. En vain.

L’éthique du psychanalyste et la fonction de la psychanalyse visent à dénazifier la mort, autorisant ainsi sa subjectivation et permettant à la castration de faire limite aux jouissances . La mort, parce que séparée de la vie dans le vivant, retrouve alors sa place dans le registre du symbolique . La vie, parce que séparée de la mort, et non confondue avec le biologique, retrouve son inscription dans la vie.

Tant il est vrai qu'un humain ne peut se passer de son propre irreprésentable. Que lui interdit précisément le totalitarisme. Cet irreprésentable humain , lui, lui est en quelque sorte consubstantiel. C’est sa singularité même. Et ce qui est arrivé à la vie et à la mort avec la Shoah, nous met à la tâche, nous gens de la parole, d’en être les défenseurs quoiqu’il nous en coûte….

Jean-Jacques Moscovitz


[2] Cf Considérations actuelles sur la Guerre et la Mort supra page 79.

[3] notamment avec Anne-Marie Houdebine, Michelle Ruty, Eric Didier , Smaîn Hadjadj, Michel Guibal, Maria Landau, Barbara Didier-Hazan, Nabile Farès et moi-même. Et aussi Anne-Lise Stern, ancienne déportée devenue analyste.

[4] Une des activités de Pscychanalyse actuelle , « Le Regard qui bat … » a ainsi reçu Lanzmann plusieurs fois pour projeter des parties de Shoah, mais aussi pour les films Sobibor 14 octobre 1943 16 heures, Le dernier des Injustes et d’autres filme encore.



Hommage à Claude Lanzmann "Les quatre sœurs". Mardi 23 octobre 2018 à 20H30 : Le serment d'Hippocrate & La puce joyeuse - Mercredi 24 octobre 2018 à 20H30 : Baluty & L'arche de Noé : http://www.psychanalyseactuelle.com/le-regard-qui-bat