Discours Actuels et Covid ?

Par Jean-Jacques Moscovitz

Une confrontation des discours situe notre actuel, du fait de la covid.  Ce sont d’une part le discours du politique depuis les décisions du pouvoir et aussi depuis le discours du citoyen ; d’autre part le discours du médical qui prend sa place éminente depuis les soins prodigués aussi bien par des praticiens en cabinet que par les équipes de soignants dans les hôpitaux ; et enfin le discours depuis l’intime du sujet adressé aux psychanalystes et approches apparentées, depuis la pratique des séances à distance par téléphone, visio ou pas.  

Une telle confrontation de discours évoque le style de notre époque mis en surbrillance du fait de la pandémie. Style, ambiance, allure des choses et des mots rendent plus nettes les évidences de notre temps. Le style discerne les discours entre eux. Il est index singulier de tel ou tel discours.

Pour ma part m’est revenu de façon intense et surprenante le désir médical, celui reçu lors de mes études de médecine, désir de faire en sorte que les gens vivent. Ce désir médical est supplanté par le désir de l’analyste, dès lors qu’en tant que psychiatre, ma psychanalyse personnelle m’a conduit à exercer l’analyse. Ce réveil s’est révélé face au réel de la covid devant la mort des malades par asphyxie, celle qui surgit par des micro-embolies alvéolaires et par syndrome auto-immun. Je la refuse cette mort-là au delà de la réalité si épouvantable soit-elle. Peut-être serait-ce parce que tant de gens ont été assassinés par asphyxie au Zyklon-B dans les chambres à gaz nazies -tout en sachant  que les actions mortelles ne soient pas identiques évidemment .

Le lien à la mort, ce qu’elle est, comment elle survient, fait partie de l’enseignement de la médecine. Le diagnostic de la mort est médical, le formulaire bleu lors d’un décès ne peut être signé que par un médecin, dans les « Questions de Garde » en médecine, un chapitre est consacré à un tel diagnostic

L’aspect sacré de fin de vie de quelqu’un participe du soin. Le serment d’Hippocrate instaure de respecter ses maîtres en médecine plus que ses propres parents. Ce lien à la mort excluait, il n’y a pas si longtemps  le médecin du collectif communautaire. Ce lien épargne au médecin -dans certaines conditions- l’accusation de crime en cas de fautes professionnelles ayant causé la mort du malade.

Cette proximité et ce pouvoir face à la mort, met le médecin en  place de Maître, qui l’inscrit d’emblée comme notable dans la Cité. Ce qui ne l’empêche en rien d’être ému face à la souffrance de son malade.

Dans la crise politico-médicale actuelle le discours médical se détache de la main tendue par le politique. La misère des hôpitaux apparaît alors en plein jour, les médecins reprennent les rênes de leur vocation originaire, celle de sauver des vies.

Le discours et le désir médical sont liés à un pouvoir médical, de faire à tout prix que les gens vivent. Cela peut basculer vers le désir et le pouvoir de tuer. L’histoire ne manque pas de le montrer, notamment l’eugénisme nazi, de supprimer « des vies sans valeur de vie ». Des médecins tuent sans être punis et sur ordre d’une haine d’Etat érigée en meurtres de masse. 

Pouvoirs et discours  médical et politique sont en place de Maîtres. C’est ce qui les lient et les renforcent pour le meilleur et pour le pire.

Avec le discours psychanalytique, une fois découvert, le praticien n’a plus à avoir un tel pouvoir, au contraire même il le réfute. Et, retour du message, le discours médicalo-politique rejette la psychanalyse et l’inconscient découvert par Freud. 

Avec la crise covid, le retour de mon désir médical est sans doute causé par l’intensité des effets de la mort par manque d’oxygénation de l’organisme du malade. Mais aussi par cette reprise en mains de la vocation médicale, le  rééquilibrage entre les discours politique et  médical, le style de l’acte médical a rejailli intensément, se libérant de l’ impact  du politique, d’où ce désir médical renouvelé pour moi.

Secousses des discours

Le réel de la situation de crise a secoué les discours politique, citoyen, médical et psychanalytique  entre eux tel que s’est mieux marqué le style de chacun des discours, leur pouvoir, le désir qui les meut, leurs effets dans la Cité. C’est par de tels mouvements des choses et des mots dans l’actuel de la mort par le covid que j’ai retrouvé le moment de ma décision depuis le désir médical de passer au désir du psychanalyste, d’abandonner radicalement tout  de la position de Maître.

D’où des remarques sur les styles des discours.

1) Ainsi la différence entre discours médical et discours politique s’entend dans cet adage « Ministre un jour médecin toujours »… C’est que l’objet du style médical est le singulier de la personne, alors que celui du politique est le collectif à gérer.

Les médecins, les artistes, les psychanalystes, celles et ceux qui s'occupent du singulier et non du collectif, ne peuvent pas être en même temps des hommes et des femmes d'État au Parlement.. Ou alors pour les médecins  en tout cas, ils doivent  ne plus être inscrits sur la liste des médecins au Conseil de l’Ordre. Voilà ce qui ne peut pas continuer comme avant concernant l'art de la médecine, l'art de soigner, l'art de créer...

2) La différence entre style médical et style psychanalytique procède de l’objet . Pour le médical, l’objet de discours,  de pensée c’est l’examiné, le visuel, le regard, les statistiques, diagrammes, où l’écoute du patient n’est que d’information. Alors que l’objet de l’acte psychanalytique est vocal, phonique, c’est l’écoute. Entre le voir médical et l’entendu analytique, l’écart risque d’être celui de deux mondes séparés. C’est la cause fréquente –certes schématique-du rejet de Freud par le corps médical, et du médical par l’analyste. Dommage.

Les séances pendant  notre actuel, se font par téléphone, à distance.. La séparation entre dedans et dehors, la présence du corporel, notion majeure du sujet  individuel face au collectif, changent de nom, ça devient gestes-barrières (masque-gants-Hydro gel-confinement).

Comme si dedans et dehors allaient se mélanger du fait du réel, du virus.

Alors qu’il faut le combattre sans l'idolâtrer à le confiner dans nos émois de confinés.

Pour ne pas rester silenciés dans nos échanges entre analystes, non-analystes, le tout venant, des réunions par internet apparaissent.

Cela ressemble d'aller sonner à sa propre porte pour savoir si mon Moi est toujours  là... Allô allô ici appel à Freud: le moi n'est plus du tout  maître en sa demeure... Dis moi tout Sigmund! car le réel des mots c'est toi qui nous l'a refilé  avec Le Ça.

L’Actuel de la la psychanalyse est depuis son début de se confronter à ceux qui voudraient la faire taire. Et céder à la radicalité du danger extérieur extrême, pour que notre radicalité intérieure intime s'efface. Que l'analyste quitte son écoute ...son style.  Non ! et même aujourd'hui au téléphone..  surtout aujourd'hui.

D'où l'usage de l’informatique pour que l'intime du sujet, le parl'être se fasse entendre et écouter entre deux personnes liées par leur désir de parole analytique, de présence psycho-thérapeutique. Le confinement/déconfinement est une pratique qui convoque logique et intuition au quotidien. A cette pratique nous devons y faire face par la nôtre. La nôtre, c'est celle qui lie celles et ceux par un contrat de parole avec la parole. Quels sont les effets de l'actuel sur notre subjectivité. Apprendre à s'en défaire, par les séances à distance. Attention aux  clics et le doigt sur le clavier . Le clic n'a pas de surmoi, il est même souvent décérébré..

Doigt, geste, l'interdit du toucher, celui  que @metoo était en train de nous faire savoir  avant ce Covid 19, combien un homme pouvait être une sale bête, eh bien avec notre actuel ce toucher interdit vire à l'injonction de s'en  protéger avec des gants médicaux... . Exemple de préparation de notre futur, Sigmund, encore lui, nous en dit pas mal. Freud évoque  la « contrectatio », l’attouchement comme un besoin de contact épidermique de « cruauté sadique ». Et devant le viral universel mondial, le toucher devient une pulsion dangereuse, de toucher et d'être touché... et s'en protéger devient une opération de créer de nouveaux objets d'art: une rampe de métro, une poignée de porte, un papier d'emballage . Le smartphone... Déjà traces du travail mémoriel qui anticipe la suite ... nos rêves en témoignent.

Jean-Jacques Moscovitz