"Ce ne sont pas nos images qui font lien..."

Par Aline Mizrahi

Confinement et isolement, nos corps loin des autres, après un premier temps de stupeur, les jours ont repris, émergence de l’expérience, sa nouveauté. 

On a trouvé des moyens pour se parler, retrouver l’autre, s’y frotter … virtuellement : téléphones et visios. 

Le téléphone, m’est familier, adolescente, j’ai passé des heures « pendue au téléphone » comme on disait alors, avec mes copines : on sortait du lycée, se raccompagnait les unes chez les autres, et à peine arrivée à la maison, je me saisissais du téléphone pour parler à celle … que je venais de quitter ! 

Puis, j’ai travaillé quelques années dans un service téléphonique, tout passait par du virtuel, un virtuel proche pourtant, la respiration s’entend, la parole prend une autre dimension, nettoyée de l’insistance de l’image, confort de l’invisible.

Il a fallu réapprendre, avec mes patients, l’usage du téléphone, retrouver la bonne distance, quand ils s’enquièrent de ma santé et profitent (abusent ?) de ces circonstances exceptionnelles pour se permettre une familiarité éruptive qui me déstabilise. 

Le téléphone, donc, c’était du connu. Surgit l’image avec les « visios », conférences, réunions, « apéros ». 

Une amie, veuve depuis peu, s’entoure, s’enveloppe de la présence de son mari décédé par des photos de lui un peu partout dans la maison. Elle a mis en écran de veille une double photo : une photo de lui, assis dans le jardin, tranquille, sur l’autre moitié de l’écran, l’image en miroir, de cette photo. Photo double, même image endroit/envers, ce corps dédoublé est étrange, l’un des côtés n’est pas juste. Nos corps ne sont pas symétriques.

Est-ce que ce phénomène d’étrangeté est celui qui nous saisit quand nous nous voyons en photo, et aussi bien sur un écran : la caméra (et l’appareil photo) enregistre, comme un œil, contrairement au miroir, qui nous renvoie une image spéculaire, qui se forme par réflexion. Un texte écrit peut être lu sur une photo, et pas dans son image au miroir.

Michel Guibal, dans ses séminaires rue de Varennes, nous rappelait les modèles antiques de la vision :  des rayons émis par l’œil qui atteignent l’objet en ligne droite(Platon) ou émis par l’objet qui vont frapper l’œil (Averroès). Les effets du miroir, la gauche devenant la droite, l’impur devenait pur, et les discussions théologiques, le passionnaient.

Toutes ces « visios » nous confrontent à nos images. Non pas images de corps vivants, entiers, mais sa réduction aux visages qui semblent émerger de l’écran … tous me regardent ! et la petite icone, toujours là, à côté de l’orateur, mon visage, qui n’est pas en miroir, m’appelle et me fascine. 

Arrêt sur image me dit une collègue. 

L’échange des regards se défait, et au jeu des regards, tout est chamboulé, incompréhensible. Ce n’est plus l’objet qu’on regarde, l’autre, son visage, ses yeux qui le représentent, sa bouche qui parle, une boucle de cheveux, ou aussi bien, le bouton ou la tache rouge, mais bien l’écran. Qui regarde qui ? qui regarde quoi ? et qu’est-ce qui me regarde ? 

Nos corps sont morcelés dans 3 espaces différents qui ne correspondent pas : le lieu où je me tiens ; les paroles échangées via le système audio, et ce que je vois sur l’écran, via le système vidéo. 

Un genre de vertige. La déréalisation peut se poursuivre.

Avec A, 5 ans, nous avons trouvé la combine : la caméra nous aide à élaborer le jeu ensemble. Les duplo, voitures et autres racontent notre histoire, peut-être à la caméra. Ce sont ces petits objets qui se montrent et se partagent, et parfois aussi les dessins. 

Chacun de notre côté, ce ne sont pas nos images qui font lien, mais bien l’histoire qui se construit.

Aline Mizrahi

Gentilly, avril 2020



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