Olivier Douville: "Les figures de l’Autre. Pour une anthropologie clinique". Dunod 2014

http://www.amazon.fr/Les-figures-lAutre-anthropologie-clinique/dp/2100701266

Lecture par Claude Wacjman

Après une introduction à l’anthropologie clinique, Olivier Douville travaille à huit autres problématiques, à partir de ce que la théorie freudienne et la psychanalyse apportent aux théories de la culture ; à propos de quelques évolutions de l’ethnopsychiatrie ; sur le parcours du structuralisme à l’anthropologie du contemporain ; à propos de l’exil, lorsque vivre et dire celui-ci au singulier d’une génération à l’autre ; sur les subjectivations actuelles des mémoires du corps esclave ; sur les aventures de l’enfant ancêtre ; sur le théâtre thérapeutique au Mali et enfin sur des propositions pour la construction de l’anthropologie clinique, qui précède un court épilogue. Ce livre est complété d’une sérieuse bibliographie et des différents index qui sont l’appareil précieux pour qui doit y revenir.
Psychanalyste et anthropologue, Olivier Douville, à partir de son expérience clinique importante, livre ses réflexions complémentaristes pour un dialogue urgent entre cliniciens et anthropologues. Il livre, à travers la richesse de sa clinique et de ses entreprises de terrain, l’histoire des rencontres entre les deux disciplines, les filiations et les tensions qui les ont marqué, qui ont aussi marqué leurs échanges. C’est une partie importante de ce livre. Nul qui s’intéresse à cette problématique ne s’extrait d’un présent qui s’est construit historiquement, non pas tant sur des questions événementielles, que sur les constructions théoriques et intellectuelles dont nous héritons. Douville situe les débats par l’évocation précise des moments les plus vifs qui ont eu lieu, surtout autour de l’enjeu très controversé que représente la création de dispositifs thérapeutiques spécialisés pour les dits migrants et dont nous portons encore le poids de l’interprétation ethnocentrée, alors que la clinique psychanalytique offre des opportunités bien plus vivaces. C’est en effet sur le projet d’une anthropologie clinique que se termine ce livre, offrant des possibilités réelles de travail fécond.
Olivier Douville illustre son propos en témoignant d’une pensée reconnaissante aux sujets qui sont venus retrouver et construire en lui des traces de leur histoire, afin de s’en servir pour un devenir en ouverture. Il témoigne ainsi par plusieurs fragments de cures menées avec des personnes et des familles provenant du Maghreb, des Antilles ou de l’Afrique de l’ouest, que ce soit à Paris ou dans d’autres pays. Ce sont là des terrains qu’il a éprouvés et parcourus tout au long d’une carrière clinique conséquente. C’est autour des points principaux de cette introduction que va s’organiser la suite de ce livre.
On relèvera les ponts cruciaux et importants qui vont l’illustrer en prenant appui sur une clinique personnelle qui sera presque toujours mise en relation de façon théorique. Ainsi la théorie de la culture sera pensée en termes de montage, de liens et de coupures entre altérité et identité en prenant le risque du passage du dialogue pluridisciplinaire à la construction interdisciplinaire dans une position épistémologique, sans gommer l’écart sémantique entre les notions de différence et d’altérité. Par cette lecture, je réfléchis particulièrement à l’introduction d’une temporalité qui ne peut être ignorée lorsque l’auteur examine les mots, leur généalogie, leur contexte politique et philosophique pour comprendre leur destin. Ailleurs dans son texte, il notera, à propos des savoirs et des énigmes qui constituent les deux lignées dont chacun est issu, que la trame généalogique considérée est constituée par au moins trois générations. Cela lui permet de remettre en cause la malencontreuse terminologie de seconde génération et nous rappelle l’insistance de Maud Mannoni à considérer cela dans le cas des psychoses.
Un autre champ de réflexion est celui du social, autant de ce qui le fonde que de ce qu’il contient ou prédétermine. La centration actuelle sur l’usager, terme dont l’administration abuse, réduit le système de santé à une forme de prescription de service qui ouvre de plus en plus sur une marchandisation du soin psychique. Cela est favorisé par l’envahissement d’un modèle du trouble pour exprimer un désordre bien plus que pour exprimer une structure ou du discours, comme le renforce la récente évolution du DSMIV vers le DSM5. L’institution qui est potentiellement porteuse de cadre pour référer au symbolique, se trouve alors sclérosée ou rigidifiée à long terme, n’aidant pas à construire les paroles et les commentaires pour donner des chances à ce que l’histoire du patient puisse se nouer avec celle de l’institution ou celle que porte l’institution.
Ce qui est très particulier dans ce livre, c’est ce qu’il lie, dans un sens freudien, entre la guerre et la mort, toutes deux témoins du clivage psychique, anéantissement de l’existence ou déni de l’existence. On remarque que c’est aussi la base de plusieurs raisonnements relatifs aux comportements d’adolescents écartés, marginaux ou déplacés, réfugiés dans un statut paradoxal d’enfants ancêtres ou d’enfants soldats. Pour soutenir tout cela, il faut être adepte d’une épistémologie encore mal connue ou parfois même dévoyée. En faisant référence aux travaux de Georges Devereux on se restreint et on s’ouvre en même temps à une méthodologie rigoureuse d’une contrainte de méthode, qu’applique aussi Roger Bastide, la méthode complémentariste ou méthode pluridisciplinaire. Par exemple le discours sociologique et le discours psychanalytique vont trouver à s’y développer l’un et l’autre dans une autonomie méthodologique et conceptuelle. C’est souligner, de cette façon, leur totale interdépendance, parce qu’ils se rapportent aux mêmes faits empiriques pertinents, qui s’éclairent mutuellement. La rigueur qui se dégage de cette méthode, on a pu observer combien elle a eu du mal à être intégrée, jusqu’à à être ignorée ou pire, oubliée.
Le chercheur ethnocentré ne peut éviter de tomber dans le piège qu’il forge en lui-même lorsqu’il déserte d’un côté le nécessaire respect de l’altérité et d’un autre plonge dans l’amalgame résultant de la confrontation de ses propres croyances à celles de l’autre. Olivier Douville donne l’exemple d’une thématique coutumière de persécution par le mauvais œil suivant l’importance narcissique donnée à tel ou tel des trois temps de la pulsion : voir, être vu, se faire voir. Le questionnement qui en résulte est propre au raisonnement complémentariste. Il en est de même du mythe, si on tient à lui donner une place ou une force propre chez le sujet. Si le mythe n’est bien sûr pas un conte, c’est une modalité pour contrer l’indifférencié qui tente de détruire les institutions symboliques chez un individu pour lequel il exprime de façon précise une valeur exprimée par la précision du langage à laquelle on reconnaît la puissance de nomination et sa force de distinction.
Un point nodal du livre est celui de l’exil dont les souffrances psychiques ne peuvent s’exprimer uniquement comme étant dues au fait que les ancêtres aient été maltraités. C’est pourquoi on peut être assuré de l’échec des traitements qui contrefont ceux des tradi-praticiens, tentative d’irruption et d’appropriation dans une culture étrangère, alors que l’écoute ouverte à la nouveauté dans laquelle la distinction entre code culturel et langues du sujet est supposée et respectée. Douville l’explique bien : « Nous n’avons pas à immerger à nouveau le sujet dans l’origine, faisant fi de des forces de renonciation qu’il y a dans l’expérience d’exil ». Dans ce cadre on discute le traumatisme dans des positions relatives à la prise du sujet avec les violences, les silences et les traumatismes de l’histoire que les psychanalystes peuvent réussir à comprendre. Mais les fausses représentations sont nombreuses dans ces cas, où on voit l’effet dans certaines rencontres d’adolescents exilés, soit disant contaminés par l’esprit ancestral, ce dont écrit O. Douville que « nos amis africains savent faire la différence entre la transmission symbolique et la contamination imaginaire ». Là au moins, les effets du diagnostic prennent toute leur importance, ils aident à chasser les marchands du temple ! A ce propos, on lit avec intérêt ce qui concerne les enfants soldats au sujet desquels on a voulu parler de résilience pour décrire des adaptations aux traumas. En fait, leur clinique est surtout celle d’un mode d’amnésie qui n’est pas l’effet d’un refoulement névrotique. C’est une clinique énigmatique, semblable à celle de l’amnésie d’identité.
Un chapitre est consacré au Kotéba, ce théâtre thérapeutique dans lequel l’auteur s’est investi, intellectuellement, ludiquement, corporellement, auquel il reconnaît des effets cathartiques, mais lui dénie toute variété contemporaine d’exorcisme collectif qu’il considère comme réductrice. Pour construire une anthropologie clinique, il faut avant tout partir d’un tripode clinique, de terrain et théorique qui est constitué par la parole, l’institution ou/et du corps. Comprendre les changements dans le bouleversement temporel et géographique permet de cerner les raisons d’accusation, sur le terrain, de l’augmentation des enfants sorciers dans des contextes de violences politiques gravissimes en dehors de toute symbolisation traditionnelle des lignages et des filiations.
Les figures de l’Autre est un livre destiné à devenir le manuel de l’Anthropologie Psychanalytique qui sera enseignée à l’Université et dont les étudiants feront leur profit intellectuel durant leur formation. Il sera utile aux déjà cliniciens qui y trouveront les éléments épistémiques d’une formation théorique et les exigences de l’humilité de la nécessaire formation de terrain.
Claude Wacjman